Le mur
Elior chercha le nom de Liora sur le mur et ne le trouva pas.
Il commença en bas à droite, où la pierre est encore claire, et il remonta ligne par ligne jusqu'à hauteur des yeux. On les creuse peu profond et on les remplit de charbon, pour qu'on les lise de loin. Au bout d'une saison le charbon s'en va. Au bout de deux, il faut s'approcher.
Il s'approcha.
On grave ici ceux qui ne sont pas revenus de la Cendre. Elle commence à dix jours de marche vers le bas : une plaine grise où plus rien ne pousse, où la poussière est plus fine que la farine, et où vivent les choses qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. On y descend pour les tuer et pour se faire payer.
Il en revient moins qu'il n'en part. C'est pour ça qu'il y a un mur.
La dernière ligne portait une femme du Trait et deux hommes du Fer.
Le nom, et à côté, la voie.
Une voie, c'est le mot qu'un homme a dit devant témoins, une fois, avant de descendre. Le Fer, le Trait, l'Aiguille, et deux ou trois autres. On la dit à dix-sept ans et on ne la change plus, et on l'écrit à côté du nom parce que c'est la moitié de ce qu'il y avait à savoir de quelqu'un.
Rien d'autre. Pas l'âge, pas ce qu'il laissait derrière.
Elior refit la dernière ligne dans l'autre sens, pour être sûr, et il la refit une troisième fois.
Le mur s'allonge d'un nom par semaine et il reste de la place jusqu'au coin de la ruelle.
Il connaissait des noms dessus. Pas beaucoup et pas les plus vieux : trois ou quatre, dans le tiers du bas, des gens qu'il avait vus passer dans la ruelle et dont il avait oublié la voix. Il y en avait un du printemps dernier, un garçon qui vendait des œufs dans la rue d'à côté, et Elior avait mis un moment à se rappeler la couleur de ses cheveux.
Ça ne prouvait rien et il le savait en le faisant.
L'homme qui grave travaille à l'autre bout du quartier, dehors, sur un tréteau, et il grave par lots. Les ardoises attendent, dans une caisse sous le tréteau, qu'il y en ait assez pour que ça vaille la peine de sortir les outils. Elior était passé devant la caisse en montant. Il n'avait pas regardé dedans. Il ne connaissait personne qui l'ait fait.
Liora était partie depuis dix jours.
On lève une fois par an, quartier par quartier, et les quartiers ne partent pas le même jour. Ceux du haut de la pente partent avec la fonte, les autres attendent leur tour, et il y a trois semaines entre le premier et le dernier.
Personne n'a jamais dit qu'on devait se présenter dans le sien.
Elle n'avait rien dit. Elle avait pris ses affaires un matin, elle était allée à la cour d'un quartier qui partait plus tôt, et une voisine était venue le dire à leur mère dans la journée, comme on rapporte une nouvelle qui n'est pas à soi.
Il posa la main à plat sur la pierre, à l'endroit qu'il connaissait, et il n'eut pas à chercher.
AMREL
Et à côté, le Fer.
Sept ans que c'était là. Le charbon était parti depuis longtemps et sa mère n'avait jamais voulu qu'on le refasse. À droite du nom la pierre est nue sur deux largeurs de main, parce que le rang d'après commence plus bas, et il y a la place pour un nom court.
Le jour n'était pas encore passé au-dessus de la ville et il ne passerait pas avant midi. Il y a une paroi au-dessus d'Albaris, plus haute que tout le reste, et le quartier bas reste dans son ombre jusqu'à ce que le soleil la contourne. On ne la regarde pas. On dit qu'il fait froid le matin et on met la couverture sur les épaules.
Elior descendit à la cour.
Ils étaient une vingtaine et il y avait sept places.
L'homme qui choisissait portait un tablier de cuir et une planche sous le bras. Il descendait la file en s'arrêtant devant chacun le temps qu'il fallait, et il ne fallait jamais longtemps. Il s'arrêta devant Elior le temps de le regarder de haut en bas.
— T'as quel âge ?
— Dix-neuf.
— On prend à seize. Rentre chez toi.
Il était déjà passé au suivant.
Elior ne rentra pas chez lui.
Sept garçons pris un matin dans cette cour, et descendus par la route de l'ouest. Ceux qui remontent ont de l'argent et un nom.
Beaucoup ne remontent pas.
Dix jours de marche, et elle était partie depuis dix. Elior fit le compte debout dans la file, et il n'en sortit plus de la matinée : elle arrivait aujourd'hui.
Il se mit au fond de la cour, sur les talons, à l'ombre, et il attendit. Il n'avait rien d'autre à faire de sa journée.
Dix jours plus tôt, dans une autre cour, on avait pris Liora à la première passe. Elle n'avait pas eu à attendre midi et elle n'avait rien demandé à personne. Elle a dix-sept ans et elle est plus petite que lui d'une tête.
L'homme au tablier posa sa planche sur une caisse pour écrire et il ne la reprit pas. De l'endroit où Elior était, on voyait la face écrite de biais, avec le jour dessus. Il compta les lignes. Il le fit sans y penser, comme il comptait les marches du grenier ou les seaux qu'on rentrait le soir, et il eut le compte avant de s'être demandé s'il le voulait.
Cinq.
Il ne bougea pas. L'homme au tablier écrivit encore un nom, et ça en fit six.
Un garçon partit parce que son père était venu le chercher et que le père était plus grand que lui. Celui-là n'avait pas été écrit.
Un peu après, il se leva pour rentrer.
Il avait fait deux pas vers la porte, et il n'y avait pas une raison au monde de rester dans une cour où on lui avait dit non devant vingt personnes. Il s'arrêta au milieu de la cour. Il ne se rappela pas ensuite ce qu'il avait pensé à ce moment-là, et il n'était pas sûr d'avoir pensé quelque chose.
Il retourna s'asseoir à la même place, sur les talons, le dos à la pierre.
Un garçon près de la porte parlait.
Il parlait à qui voulait et surtout à qui ne voulait pas, il donnait des chiffres qu'il tenait d'un cousin, il disait ce qu'on gagne la première saison et ce qu'on gagne la deuxième, et à chaque phrase ou presque il regardait la porte de la cour comme si elle allait se fermer. Il s'appelait Talrin. Il le dit deux fois sans qu'on le lui demande.
Vers le milieu de la matinée, quelque chose passa au-dessus des terrasses.
Ça venait des hauteurs et ça allait vers l'ouest, très haut, à la vitesse d'un cheval lancé, et sans aucun bruit. Ça fit une ombre en travers de la cour, sur les pieds de ceux qui attendaient. L'ombre était large, et elle avait deux bords qui n'étaient pas droits.
C'était un séraphin.
Ils sont la Garde. Des gens d'ici qui ont passé le rite et qui en sont redescendus avec des ailes. Ils volent. Ils encaissent ce qui tue un homme, et rien n'est jamais entré dans Albaris.
Il y en a peu. On en voit passer deux ou trois fois l'an, toujours haut, toujours en train d'aller ailleurs.
Personne ne leva la tête.
Elior la leva.
Un homme réparait une courroie, assis sur une caisse, à trois pas de lui. Il avait l'âge d'être le père de la moitié de la cour et il ne portait pas d'insigne. Il ne travaillait pas vite. Il ne s'arrêta pas quand l'ombre passa.
Talrin dit que de l'autre côté, il paraît, ils n'ont pas de mur comme le nôtre. Qu'ils n'en ont pas besoin.
L'homme à la courroie tira son fil.
— Leurs morts se relèvent, dit-il. Les nôtres, non.
Il n'y eut pas de réponse et pas de question. Talrin ouvrit la bouche et la referma, et la file avança d'un pas.
Le jour finit par passer au-dessus de la paroi et il tomba d'un coup dans la cour, comme il tombe tous les jours de l'année, et il fit chaud sur les pierres bien avant qu'il fasse chaud dans l'air.
Un homme traversa la cour en diagonale pour aller ailleurs.
Il n'avait rien de particulier. Il était de taille ordinaire, il portait ce que tout le monde porte, il ne regarda personne et il ne s'arrêta pas. Il avait un sac sur l'épaule et il le tenait par-dessous, à pleine main, et c'est comme ça qu'Elior vit ses paumes.
Elles étaient grises. Pas sales : grises jusque dans les plis, de la même couleur des deux côtés, comme si on avait passé une chose fine dessus et qu'elle y était restée.
Talrin dit quelque chose à voix basse et personne ne répondit.
L'homme sortit par la porte du haut. Il n'avait pas d'ailes et il n'avait pas d'insigne, et deux des garçons se retournèrent pour le regarder partir.
Elior regarda ses propres mains.
À midi l'homme au tablier revint avec sa planche et compta les noms dessus. Il les compta deux fois.
— Y en a six, dit l'homme à la courroie sans lever la tête.
L'homme au tablier regarda la cour. Il n'y restait presque plus personne. Elior était toujours au fond, à l'endroit où il s'était mis en arrivant, et il savait le chiffre depuis le matin.
— Ton nom.
Elior le dit. L'homme l'écrivit, prit un insigne dans une boîte à ses pieds et le lui tendit. C'est une plaque de fer de la taille d'un pouce, avec l'année dessus, et une agrafe derrière pour la fermer sur le tissu.
Il n'arriva pas à la fermer.
L'homme à la courroie posa son ouvrage, se leva, prit l'insigne, l'agrafa d'un geste et se rassit. Il ne le regarda pas et il ne dit rien.
Ils étaient sept sur la planche, et il n'en avait regardé que trois de toute la matinée.
Talrin, qui avait déjà mis son insigne à l'endroit où on le met et qui le retouchait sans arrêt.
Un grand, plus vieux que les autres, qui n'avait parlé à personne de la matinée et qui s'en alla dès qu'on eut écrit son nom.
Une fille en cheveux courts, assise sur la marche, qui recousait une bretelle sur ses genoux. Elle n'avait pas levé les yeux quand l'ombre était passée, et elle ne les leva pas davantage quand on l'appela.
Les trois derniers, il ne les avait pas vus arriver.
— Demain matin, dit l'homme au tablier. Ceux qui sont pas là partent pas.
Le marchand de la cour s'appelle Causse, et il fournit toutes les cours des quartiers bas, l'une après l'autre, pendant les trois semaines où l'on lève. C'est le même homme et le même registre du premier jour au dernier.
Il vend des bottes, un sac et une couverture, et il les vend à crédit sur la saison, ce qui veut dire qu'on les paie avec ce qu'on rapporte. Presque tout le monde part endetté chez lui. C'est la première chose que le royaume laisse faire à quelqu'un d'autre.
Derrière lui, au-dessus des étagères, il y a la planche des primes.
Elior la lut pendant qu'il faisait la queue, et il la lut en entier. Des chiens entre le deuxième et le troisième repère, quatre ors. Quelque chose qui prend les mules sur le versant est, deux ors la tête. Une ligne à cinq ors derrière une baraque. Une ligne tout en bas sans montant du tout, la plus vieille écriture de la planche, que personne n'avait rayée et que personne n'avait enlevée.
Quatre ors font quatre cents cuivres. Une soupe et une nuit sous un toit, c'est deux cuivres.
Ce que la planche ne dit pas, c'est quand ça a été écrit. Une ligne monte avec les colonnes qui remontent et elle met trois semaines à venir d'en bas jusqu'ici. Les bonnes sont rayées là-bas depuis longtemps quand elles arrivent à Albaris.
C'est Causse qui l'écrit.
Devant Elior, Talrin prit des bottes, un sac, une couverture et un couteau, et il signa d'une croix parce qu'il ne savait pas écrire, et il ressortit en disant qu'il rembourserait avant la neige.
— Bottes, sac, couverture, dit Elior quand ce fut son tour.
— Nom.
— Elior.
Causse ne leva pas la tête tout de suite. Il tourna deux pages en arrière dans son registre, il posa le doigt sur une ligne, et il laissa le doigt dessus. De l'autre côté du comptoir, à l'envers, Elior lut le nom de sa sœur et la date, et le montant à côté.
— Y a déjà quelqu'un.
— …
— Dix jours. Autre cour, même maison. Je prête pas deux fois dans une maison.
— Liora rapportera.
— Peut-être.
Il referma le registre.
— Ou peut-être que j'ai prêté deux fois et que personne rapporte rien. Ça s'est vu, et pas plus tard que l'an dernier.
Elior sortit ce qu'il avait. Il l'avait compté la veille au soir et il le recompta sur le comptoir, ce qui ne changea rien à l'affaire. Le sac et la couverture prirent tout, à quelques cuivres près.
Les bottes étaient sur l'étagère du haut, à côté d'autres bottes cousues et poissées, rangées par pointure.
— Je peux porter, dit Elior.
Causse le regarda pour la première fois.
— Au grenier des terrasses. J'y ai porté quatre ans. Un sac plein fait cent livres, l'escalier plie au milieu quand on est chargé, et j'en fais deux pendant qu'un autre en fait un.
— Quand ça.
— …
— Tu pars demain matin.
Il rangea le registre sous le comptoir, du côté où il le range toujours, et il regarda par-dessus l'épaule d'Elior s'il y avait encore quelqu'un derrière.
— Tu veux les bottes, dit Causse.
— Non.
— Bon.
Elior mit le sac sur l'épaule en sortant. Talrin essayait les siennes en marchant d'un bout à l'autre de la cour et il les faisait grincer exprès, et deux autres le regardaient faire.
Le peseur du grenier appelle tout le monde par son nom. Tout le monde sauf lui, et il y avait porté quatre ans.
Il lui restait de quoi manger deux jours, et la route en fait dix. Personne ne lui avait dit ce qu'on mange en chemin, et il n'avait demandé à personne, et il ne s'en aperçut qu'en arrivant devant sa porte.
Sa mère travaillait près de la porte, où il y a le jour.
Elle passait le fil de lin sur le bloc de poix avant chaque point. Deux fois. Toujours deux fois, jamais trois, jamais une. L'alêne entrait dans le cuir avec un bruit court et sec, elle passait le fil, elle tirait des deux mains en écartant les coudes, et la couture se serrait d'un coup.
La botte n'était pas pour lui. Il y en avait d'autres par terre contre la cloison, appariées et ficelées, et celle-là irait avec elles.
Il posa le sac par terre. Elle ne demanda pas ce qu'il y avait dedans.
Les bottes de son père étaient restées sept ans sur l'étagère au-dessus de la porte. Il les avait vues tous les jours de sa vie sans jamais y penser, comme on voit un gond.
L'étagère était vide.
Il ne demanda pas.
Liora les avait essayées un soir, l'hiver d'avant. Elle avait mis les deux, elle s'était levée, et elle avait fait le tour de la pièce en levant les genoux très haut parce que c'était la seule façon de ne pas les perdre en marchant.
— Avec deux paires de chaussons ça va.
— Elles sont à Papa.
— Elles sont sur une étagère.
Elle avait dit ça sans monter la voix, en tapant du talon pour faire redescendre son pied, et elle avait remis les bottes où elle les avait prises. Leur mère avait continué son point. C'est Elior qui avait regardé ailleurs, et il n'y avait plus repensé jusqu'à ce soir-là.
Son dernier soir à elle, elle avait rangé ses affaires sans les ranger vraiment, et elle s'était arrêtée à la porte.
— Dis pas le Fer.
— Pourquoi ?
— Parce que tu vas le dire à cause de Papa.
Elle était partie le lendemain matin avant qu'il se lève, et elle n'avait rien dit d'autre, et c'était la dernière chose qu'il avait d'elle.
Contre la cloison, dans le tas de ce qui attend, il y avait une pièce coupée et pas cousue, posée à plat, le trait de la lame encore net sur tout le bord. Sa mère coud. Elle ne coupe pas.
La pièce était là depuis dix jours et personne n'y avait mis un point.
Il la remit où elle était, dans le même sens.
Il défit le sac et le remonta dans l'autre ordre, la couverture dessous, parce que c'est ce qu'on dit qu'il faut faire. Sa mère finissait sa couture. Dehors quelqu'un rentrait des seaux et les posait deux par deux, et un chien passa dans la ruelle sans s'arrêter.
Il regarda ses mains à elle. Il les connaissait mieux que sa figure : les deux doigts qui ne se déplient plus tout à fait, la corne au bord de la paume droite, le fil qui passe et qui repasse.
— Si jamais je…
Elle attendit. Elle attendait vraiment, l'alêne en l'air, et c'est ça qui lui fit perdre le reste.
— Faut que je resserre la lanière du sac, dit-il. Elle a du jeu.
Il la resserra. Elle n'avait pas de jeu.
Il la vit finir. Avant de poser la botte, elle glissa la main dedans jusqu'au poignet et suivit la couture du bout des doigts, deux fois, sur toute la longueur, pour trouver ce qui dépassait. Il n'y avait rien qui dépassait.
Elle la posa quand même.
Il sortit avant qu'elle ait relevé la tête. Elle ne le rappela pas.
Dans la ruelle il fit le compte de ce qui restait à faire avant le matin, et le compte était vide. Le sac était fait. La couverture était roulée. Il avait été pris, il avait payé ce qu'il pouvait payer, et il restait la moitié d'une nuit.
Il partait la chercher. Il ne l'avait dit à personne de la journée, pas à Causse, pas à l'homme au tablier, pas à sa mère, et il ne se l'était pas dit à lui-même avant d'être dans cette ruelle.
Il descendit au lieu de monter.
L'homme avait sorti ses outils. Il y en avait eu assez.
Le tréteau était monté au bout de la ruelle avec une lampe dessus, et les ardoises alignées le long du bord, les unes contre les autres, à plat. Il travaillait à la deuxième. Il tenait le ciseau couché et il frappait court, et il soufflait la poussière tous les trois ou quatre coups.
Elior lut les voies avant les noms. Il ne s'en aperçut qu'après.
Il y avait plus de Fer que d'autre chose. Il regarda encore une fois pour être sûr, et c'était vrai, et personne ne l'avait jamais dit devant lui.
L'homme leva le ciseau et souffla dessus.
— Lequel.
— …
— Le nom. On vient pour un nom.
— Amrel.
L'homme montra du menton le bout de la ruelle, où le mur commence, sans lever les yeux de son ardoise.
— Il est déjà dessus.
Il changeait de ciseau pour les lettres rondes. Entre deux mots il essuyait la pierre avec le pouce, et il ne relisait pas ce qu'il venait de faire.
— Ça tient combien de temps, dit Elior. Les lettres.
— Ça dépend du charbon.
Il reprit. Elior resta le temps qu'il finisse celle-là et qu'il la couche avec les autres, et l'homme ne dit plus rien parce qu'il n'y avait plus rien à dire.
Sur celle qu'il venait de finir il y avait un nom de femme, et à côté, le Trait.
Ce n'était pas Liora.
Sur la suivante il y avait un nom qu'il connaissait. Un garçon de la cour de l'an dernier, qui avait deux ans de plus que lui et qui était parti avec des bottes neuves qu'il faisait grincer exprès.
Elior regarda le tas d'ardoises qui attendaient encore. Il y en avait six.
Il remonta la ruelle. De là, la nuit, on ne voit pas la ville : on voit un morceau de ciel avec des étoiles dedans, et en dessous un endroit où il n'y en a pas, qui commence bas et qui monte plus haut qu'on ne regarde d'habitude. Elle est là toutes les nuits. Il ne se rappelait pas l'avoir jamais regardée aussi longtemps.
Il avait vu la planche de près en donnant son nom, à midi. Elle est réglée en deux colonnes, comme toutes les planches, et l'homme au tablier avait écrit dans la première et laissé la deuxième vide.
Il partait au matin.
Personne ne lui avait demandé ce qu'il était.
Fin du chapitre 1
Il en reste trente et un, et vingt d’entre eux portent un combat écrit du premier geste au dernier.